Au cœur de l'Ash Shimaliya

- Et Allah, Malek, ne l'as-tu pas appelé?
- Je serais tombé. Mon cœur se serait penché sur moi-même avec trop d'affliction. Je ne pouvais rien invoquer. Je ne marchais que s'il n'y avait aucun regard, pas même le mien. Mais plus je repoussais le désespoir, plus il s'agrippait à moi avec force, me hantant, ses paroles furieuses mugissant à l'intérieur de l'oreille, m'obscurcissant la vue. Ayant dépassé depuis longtemps les limites où le corps survit sans nourriture et sans eau, délogé de mon être, j'ai vu sur ma peau des milliers de trous de lumière luire. Mon corps comme un filet piqué d'étoiles. Aux confins du monde, au bord de l'abîme, traversé de toutes parts par le vide, j'étais devenu l'immensité, je me tenais debout sur le bord de la voie lactée... j'allais m'y perdre à jamais, happé par l'épuisement et la folie, lorsque dans la nuit mes bras l'ont rencontré!


Le champ d'artichauts

Pendant trois ans les souvenirs sont venus me distraire. Mon corps était bien là, mais mon esprit, tenu par mon ancienne vie, vagabondait. Et puis un jour, lassés d'eux-mêmes, les souvenirs se sont tus. Ils ont fini par comprendre qui d'eux ou de moi était le maître. Après deux lunes de silence, il y eut un dernier soubresaut. Un dernier souvenir. Lorsque je l'ai surpris, il me sembla venir de très loin, de l'obscurité, d'un bossu ancien qui vivait dans le regard des autres. C'était un vieux souvenir sans couleur particulière. Il était là comme un coffre oublié. J'ai fermé le couvercle. Il n'est plus revenu. C'était le dernier.

J'étais enfin libre. Je pouvais être heureux.


La Loi d'Abou-Daoud

Alors de tous côtés les serviteurs s'affairèrent, cherchant, qui des tablettes, qui des lettrés, qui des eunuques à la voix affilée très prisés pour le métier de crieur. On décida de quérir les mendiants aveugles, dont les voix solennelles seraient du plus bel effet devant les mosquées. Mais quelqu'un suggéra qu'ils ne pourraient pas lire, et l'on dut abandonner l'idée. C'est dire l'incohérence qui s'emparait de tous à l'heure de proclamer un édit qui butait mille ans d'habitudes! Et l'interdiction de bastonner fut proclamée dans le bourg et dans ses environs, soulevant la grogne pour cet impôt qui venait s'ajouter. Les plaignantes affluaient le jour même, à l'annonce de cette loi pour le moins étonnante, craignant qu'elle ne fut retirée sitôt criée. La foule se pressait pour les places. On vit le spectacle curieux d'épouses et de servantes témoignant, qui contre le mari, qui contre le maître, assurées de gagner leur cause par l'impôt qui en résulterait…


Le voleur de chevaux

…La vie, alliée à l'ombre, offre parfois des enchantements, ajouta le voleur de chevaux. Dans les jours qui ont suivi, je ne marchais pas dans le bourg, j'y flottais. D'avoir été l'objet de tant de sollicitude, mon être rayonnait. J'allais par les rues, invincible, recueillant à chaque pas les fruits de mes vœux avant même qu'ils soient émis. Les femmes m'avaient ouvert leur paradis et m'y retenaient par mille attentions, des présents, des paroles douces, des fleurs jetées à mes pieds depuis des fenêtres aveugles. Je m'infiltrais dans la foule du souk*, cherchant à y repérer mes amantes d'un jour, mais l'obscurité qu'elles avaient maintenu dans l'alcôve préservait leur renom. Je marchais dans la lumière. J'étais puissant. Je régnais sur un empire invisible sans connaître mes sujets. J'étais comme fou, croyant saisir mon souvenir dans chaque femme, cherchant à déceler sous les voiles l'émotion des baisers, dans le moindre geste le souvenir des caresses... comme si je les avais toutes possédées ! Chaque silhouette de femme, il me semblait en connaître les courbes, et j'épiais dans les regards les signes d'un feu secret. Mais j'eus beau sonder les regards, ils ne me rendirent qu'une affection limpide sans l'ombre d'une promesse ou d'un trouble amoureux... Peu à peu, mon sentiment de puissance vacilla. L'idée se fit en moi que je ne possédais pas un empire invisible, c'était l'empire invisible qui me possédait…


La dernière des M'Béré

…Je garde son odeur sur mes paumes longtemps après qu'il m'a quittée. Et ce sentiment inconnu que j'ai pour lui. Comme si j'acceptais qu'il s'approche très près, que je le prenne tout entier avec son être très grand et son être tout petit. Que j'embrasse en lui sa jeunesse et sa vieillesse que j'imagine très longue comme Nabuchodonosor dans les écrits, très longue parce que je n'ai que seize ans et que je veux vivre vieille avec lui. Un espoir insensé me vient parfois. Avec lui, j'aurais le courage de refaire la tribu des M'béré. Sang mêlé. Croissant de fer. C'est ce que m'enseignent les écrits. Les peuples renaissent toujours. Qu'un jour son corps vienne à toucher le mien, que la douceur de ma peau ouvre son horizon, que son visage en fièvre, sa poitrine et ses bras m'emportent et je referai notre peuple, un par un, chaque être jusqu'au dernier…


Le Ravi, l'Halluciné

Le Ravi, l'Halluciné... La révélation frappa Malek en plein cœur. C'était un Med Jedoub*! C'était l'esprit d'un initié parvenu au ravissement et à l'hallucination, un Med Jedoub qui prétendait l'accompagner vers la matière, qui sait vers l'illumination? - Il existe sept piliers, récitait l'enfant Malek à l'imam*, sept étapes que l'âme de l'initié gravit vers l'extase - mais l'extase qui terrifiait l'enfant c'était l'épreuve du Med Jedoub, le maître du ravissement et de l'hallucination! Combien d'initiés n'étaient jamais revenus de cette extase mystique! Combien s'étaient perdus à la réalité! Combien erraient dans les asiles d'aliénés ayant au moment suprême dévié de l'illumination pour basculer dans la folie! - C'était donc là son conseiller? Et dans ses fièvres Malek se mit à trembler. Ainsi donc au seuil de la mort, c'était l'ancienne crainte qui surgissait? La voix qui l'habitait, qui l'invitait, qui le guidait vers la matière, comment savoir si c'est l'illumination ou la folie qu'elle lui offrait? Comment savoir si le Med Jedoub le poussait vers le vrai? Et comment éprouver un être qui lisait vos pensées? Malek eut peur de son emprise.

- La lumière vient vers toi. Accueille-la. Va vers elle.
- Si j'avance, je tomberai.
- Illusion. Il n'y a pas de frontière.


Malek se sentit troublé comme si la voix cherchait à fissurer des digues patiemment construites par sa raison pendant toute une vie. S'il continuait d'écouter le Med Jedoub, il finirait par douter de ce qu'il voyait, de ce qu'il était? Sur ce terrain l'Halluciné était plus fort que lui.


L'Akhal-téké

Depuis le haut escarpement, Raschid regarda le hameau. Des vieux Noirs jouaient un jeu avec des pierres. Leurs gestes étaient lents. Leur jeu, plus vieux qu'eux, déplaçait des cailloux dans un cercle de trous creusés dans la terre. Et lui qui n'avait pas vu d'hommes depuis sa fuite, les regardait comme il regardait les déserts, et c'était toute l'Afrique qu'il voyait se déplaçant inlassablement d'un trou à l'autre dans ses cailloux. Sans doute d'anciens esclaves échappés. Une sorte de vie était là, fragile, que le rai de soleil maintenait à bord d'abîme et qu'un rien pouvait basculer. Il mesura combien il avait changé. Il regarda les montagnes et le ciel enchâssé, il regarda les masures qu'un dernier rayon embrasait, et il voyait le bonheur, comme on ne regarde pas la misère, comme on regarde la paix réfugiée sur trois enjambées de paradis. Pour sûr, le monde ignorait cette retraite.


    Courriel France Renaud
Livre disponible aux Éditions Triptyques